" Trahisons " de Olivier DEVOS - 1er prix concours de nouvelles LES MINES NOIRES 2017

Publié le par DBDLO

" Trahisons " de Olivier DEVOS - 1er prix concours de nouvelles LES MINES NOIRES 2017

En cette matinée de décembre, après une descente qui leur parut encore plus longue que d’habitude, les gueules noires avançaient lentement, l’oeil aux aguets, dans les galeries de la mine seulement éclairée par leurs lampes, précieusement suspendues au bout de leurs bras. Attentifs au moindre chant que pouvaient exprimer les bois de soutènement, annonciateur d’un possible effondrement de la voûte, chacun d’entre eux tendait l’oreille, espérant entendre un cri désespéré, un appel au secours de leur camarade, disparu depuis maintenant plus de deux semaines dans les entrailles de la terre.


Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir comme l’exprime un adage populaire. Mais y avait-il seulement encore un souffle de vie dans le corps d’Auguste Martin ? Y avait-il seulement encore de l’espoir ? Ses collègues connaissaient suffisamment la mine depuis le temps qu’ils y travaillaient, pour savoir qu’après quinze jours, il n’y avait plus guère de chance de le retrouver en vie. Même si, parfois, dans l’histoire tragique des mineurs de fond, il y eut des miracles et qu’on retrouva vivants des disparus, plus d’un mois ou deux après un accident. Pour survivre, certains d’entre eux avaient
bu leurs urines, mangé cru des rats ou des pièces de viande arrachées à leurs chevaux de trait qu’ils avaient dû, la mort dans l’âme, tuer à coups de pics ou de marteaux. On ne recensait heureusement pas dans les mines du Nord de cas de cannibalisme, comme cela avait été le cas ailleurs disait-on. Les registres des compagnies minières n’en faisaient en tout cas pas état.


Mais là n’était pour l’instant pas la question. D’autres, en revanche, se posaient bien davantage, personne sur le carreau de la fosse Delvoye ne comprenant comment et pourquoi Auguste Martin avait pu disparaitre ainsi. Si certains de ses collègues trouvaient qu’il ne tournait pas très rond en ce moment, la plupart d’entre eux, néanmoins, l’estimaient et le considéraient, en dépit de son jeune âge, comme un garçon sérieux et travailleur qui n’avait jamais manqué à ses devoirs, tant ceux du mineur de fond que ceux d’un fils fidèle et dévoué à ses parents.


Pourtant, il n’était plus réapparu dans le coron depuis plus de deux semaines. C’est cette pauvre Térésa Albertini qui s’était inquiétée la première de sa disparition, surprise de ne pas l’avoir vu le lendemain de la Sainte-Barbe, comme il lui avait promis. Le fréquentant depuis sa plus tendre enfance, elle savait en effet, qu’Auguste n’était pas homme à faire des promesses, quelles qu’elles soient, sans les tenir, même si cela devait mettre en jeu son intégrité physique. C’était pour lui une question d’honneur, lui répondait-il souvent lorsqu’elle l’interrogeait à ce sujet.


Comme une grande majorité des employés des mines habitant le coron Lantier, Térésa avait passé la soirée et une grande partie de la nuit à faire la fête et à danser aux bras de son fiancé, au son de l’accordéon et de la cornemuse. Vers quatre heures du matin, Auguste avait insisté pour la ramener chez ses parents, et au moment de la quitter sur le pas de la porte, lui avait indiqué, avec une étrange lueur au fond des yeux, qu’il reviendrait le soir même pour évoquer avec eux l’avenir, avait-il ajouté mystérieusement, après lui avoir souhaité une bonne nuit. À son grand soulagement, car il pouvait être parfois assez envahissant, elle ne l’avait jamais vu arriver. Ce n’est que le surlendemain, après avoir croisé, sur le marché, Alphonse et Marie Martin, qui pensaient, pour leur part, que les deux jeunes gens avaient passé la journée puis la nuit ensemble, qu’elle s’était alarmée de cette disparition aussi surprenante qu’inexplicable. Ce n’était malheureusement là que le début de ses malheurs, pensait-on à ce moment-là.


On avait alors commencé à interroger les copains d’Auguste, allant jusqu’aux villages voisins avec son signalement et son portrait en poche, pour questionner les patrons des estaminets et les habitants du coin. Il n’est pas rare, en effet, que les mineurs passent de café en café, de village en village, pour profiter au maximum d’une des rares journées de fête venant égayer leur vie de dur labeur, au point d’avoir ensuite bien du mal à retrouver le chemin de leurs domiciles. Malheureusement, là non plus, personne ne se souvenait avoir vu Auguste.


Ses collègues s’étaient alors rendus à la lampisterie de la fosse Delvoye pour voir si sa lampe était toujours là. Ce qui était effectivement le cas. Néanmoins, après avoir convaincu le chef-porion de la nécessité de lancer des recherches sous terre, puisqu’on ne le trouvait nulle part en surface, une vingtaine d’entre eux étaient pourtant partis par petits groupes, afin d’explorer la mine de fond en comble, et notamment ses galeries abandonnées. Ils espéraient encore l’y retrouver, et vivant si possible, même s’ils n’y croyaient a priori pas trop, ne sachant pas vraiment ce qu’Auguste pourrait faire là, celui-ci n’ayant pas un tempérament d’aventurier. Tout au moins pour ce qui touche de près ou de loin à la mine. Mais il semblait se passer tellement de choses bizarres dans cette petite ville depuis deux semaines, entre le mystérieux incendie de la maison de Charles Wosinsky qui lui avait coûté la vie, la disparition soudaine d’Albert Petitprez, et celle d’Auguste, qu’ils se disaient que cette idée en valait bien une autre.


Depuis plusieurs heures donc, ils progressaient lentement, courbés sous le poids de l’inquiétude qui grandissait au fil des minutes passées à explorer ces boyaux désaffectés, scrutant chaque coin et recoin, craignant à chaque instant d’y retrouver le corps de leur compagnon de travail.


Soudain, l’un d’entre eux, parti en éclaireur dans une voie de secours poussa un grand cri « Oh les gars, je crois que je vois quelque chose au bout de la galerie 12 ! ».


Ses collègues se mirent alors à courir, autant que l’exiguïté du lieu le permettait, convaincus déjà qu’ils allaient retrouver dans la masse inerte recroquevillée près d’une berline rouillée le corps d’Auguste…


Au même endroit, quelques jours plus tôt, après le bal de la Sainte-Barbe…

 


« Allez Auguste. Avance. Ne m’oblige pas à te frapper. Tu sais désormais que j’en suis capable, non ? ». La voix forte de Charles Wosinsky résonnait presque lugubrement sous la voûte de la galerie abandonnée. Auguste ne savait pas si c’était celle-ci ou la violence dont avait fait preuve Charles pour l’amener là qui lui faisait le plus peur. Ou tout simplement, la quasi-certitude qu’il ne sortirait pas vivant de cette situation et qu’il ne reverrait jamais la lumière du jour.


Auguste, un peu grisé par la nuit qu’il venait de passer et surtout par l’alcool qu’il avait ingurgité de manière inconsidérée, avait été incapable de se défendre, lorsque Charles, furieux et enragé, armé d’une barre à mine, lui était tombé dessus, le rouant de coups, tandis qu’il rentrait tranquillement chez lui, une heure à peine après avoir ramené chez elle Térésa.


Ne travaillant pas le lendemain, il avait passé toute la soirée avec elle et son ami Charles à rire, boire et danser, fêtant dignement la Sainte-Barbe chère à tous les mineurs depuis des temps immémoriaux. En quittant la jeune femme, il lui avait promis de venir chez elle le soir même, afin de demander sa main à ses parents qui ne manqueraient pas de la lui accorder depuis le temps qu’ils se fréquentaient tous deux.


Ils avaient grandi dans le même coron, partageant les mêmes flaques d’eau noire et lourde pour sauter dedans à pieds joints, descendant les mêmes terrils sur des luges improvisées, noircissant leurs habits dans la même poussière de charbon. Puis, ils avaient grandi. Et tandis qu’Auguste descendait au fond pour la première fois, perpétuant ainsi un héritage familial vieux de plusieurs générations et que Térésa restait à la surface, au criblage, pour trier le charbon, le séparant des schistes, en espérant naïvement qu’il soit celui que son ami avait arraché à la terre, leurs jeux étaient devenus moins innocents, même s’ils restaient dans la limite de ce que la pudeur et la prudence leur permettaient. Jamais, ils n’avaient encore franchi la ligne jaune même si l’envie, et le désir surtout, ne leur manquaient pas. Prudents, ils savaient, tous deux nés au sein d’une famille catholique et pratiquante, qu’il aurait été très mal vu de fêter Pâques avant Noël, surtout si le petit Jésus devait pointer son nez à l’issue de cette communion des sens et des corps.


Ils s’étaient donc jusque-là contentés de s’embrasser à pleine bouche, se caressant souvent à l’abri des regards indiscrets, en glissant parfois leurs mains fébriles dans les endroits interdits par la décence, réussissant néanmoins à chaque fois, à contenir leurs élans avant de commettre l’irréparable. Auguste avait toutefois jugé qu’il était grand temps que cela change et il savait que seule une promesse de mariage leur permettrait de mettre un terme à cet accord tacite qu’ils avaient de plus en plus de mal à respecter. C’est en tout cas la décision qu’il lui semblait avoir prise à ce moment-là de son existence, car, en fait, dans sa tête, tout lui semblait confus et flou depuis quelques mois, et il n’était plus vraiment sûr de rien.


Toutefois, malgré son état de confusion mentale, déambulant ainsi sous des centaines de mètres de terre et de roche noires comme les ténèbres qui l’entouraient, il était déjà presque certain qu’il ne pourrait jamais faire sa demande et que Térésa, il s’en désolait, avant même d’être mariée avec lui, porterait son deuil.


Charles pouvait être caractériel et un peu immature par moments. Auguste le savait, tout au moins c’est la perception qu’il avait quelquefois de son camarade. Mais jamais il n’aurait imaginé qu’il puisse se comporter comme il était en train de le faire ce soir ou ce matin, car à marcher ainsi dans le noir depuis des heures, dans ces galeries froides et humides, seulement éclairées par une vieille lampe que Charles avait sans doute dû emprunter à son grand-père, il ne savait plus vraiment l’heure qu’il était.


Il est vrai que lorsqu’on se retrouve au fond d’un puits de mine avec des kilomètres de galeries devant soi, après que la cage vous ait amené à six cents mètres sous terre, les notions d’heure, de jour et de nuit, ou même de lieu ne veulent plus dire grand-chose. Qui plus est lorsqu’on se retrouve sous la menace d’un énergumène comme celui qui le poussait dans le dos.


Auguste aurait dû être plus prudent, et il se maudissait de ne le penser que maintenant, sachant parfaitement le sort qu’allait lui réserver Charles. C’est ce que Térésa lui avait souvent reproché dans le passé alors qu’elle avait aimé au début de leur relation, son côté casse-cou et rebelle qui tranchait résolument avec le caractère froid et méthodique de Charles. Mais elle avait fini par se lasser de cela comme de tout le reste. Tout était pourtant si beau, si magnifique au début. Mais çà, c’était avant.


« Tu lambines, Auguste. Je te pensais plus résistant à l’effort. Franchement, tu me déçois. A moins que tu aies la trouille tout simplement. Il paraît pourtant que la peur donne des ailes. Remarque, ici en dessous, les ailes ne te seraient pas d’un grand secours » lui dit soudain Charles ironiquement, tout en lui bottant l’arrière-train pour le faire accélérer, le sortant ainsi brusquement de ses pensées.


Auguste se rendit brutalement compte qu’à force de marcher et de marcher encore, de monter et descendre des galeries, de tourner tantôt à droite, tantôt à gauche, il n’aurait aucune chance de retrouver son chemin pour remonter à la surface s’il parvenait par le plus grand des hasards à se débarrasser de Charles. Il se demandait même comment celui-ci, même s’il semblait tenir le plan du puits Marguerite à la main, parviendrait à revenir à l’accrochage et aussi, accessoirement, qui l’aiderait alors à remonter vers la plateforme de moulinage. Avait-il un complice qui l’attendait làhaut ? Il n’avait pourtant aperçu personne au moment de monter dans la cage. Il faut dire aussi qu’il était tellement sonné par les coups reçus qu’il ne se souvenait même plus comment il était arrivé au  fond de ce puits qui allait, il en était certain, être son tombeau.


« Cela te fait bizarre, hein Auguste, de te retrouver dépendant de mon bon vouloir. Cela n’a pas dû t’arriver souvent par le passé, toi le chef d’une bande de petits morveux juste bons à descendre au fond de la fosse au final, et à la boucler lorsque les porions vous soufflent dans les bronches. Allez, avance, t’arrête pas de marcher, nous sommes bientôt arrivés, ne t’inquiète pas. Et pour toi, ce sera le terminus, la fin du voyage. Quant à moi, j’aurai enfin la paix. Tu ne seras plus constamment dans mes pattes avec ta jalousie, ta connerie et ta violence. J’ai supporté tout cela bien trop longtemps ».


Auguste, surpris d’entendre ces mots dans la bouche de Charles, osa soudain se retourner pour lui répondre, alors qu’il avait à peine desserré les lèvres depuis le début de leur voyage au centre de la terre « Mais enfin, Charles. On était amis. Souviens-toi de toutes ces années que nous avons passées ensemble depuis que ta famille est arrivée ici. Rappelle-toi toutes les bêtises que nous avons faites à l’école, à faire enrager nos institutrices qui nous punissaient tous les deux car elles ne savaient pas lequel de nous avait fait le zouave. Et les paquets de nougats qu’on piquait sur le champ de foire lors de la ducasse. Et les premières cigarettes que nous avons partagées. Nous avons même couché avec la même fille lors de notre dépucelage en allant chez la Mère Marthe à Lens. Ça crée des liens tout çà, non ? Tu ne vas tout de même pas me tuer après tout ce qu’on a vécu ensemble ? ».


Excédé d’entendre les jérémiades d’Auguste, Charles lui décocha brutalement un coup de barre à mine en plein dans le ventre, comme si la rage accumulée durant toutes ces années s’exprimait dans ce geste, et le libérait d’une pression trop longtemps contenue.


« Boucle-là Auguste et marche ou je t’en colle encore un. Tu me parles d’amitié, mais tu rigoles. Ce n’était pas de l’amitié, tout çà. C’était au mieux des bêtises d’enfants puis d’adolescents. A cause de toi et de tes conneries, je n’ai pas arrêté de me prendre des roustes monumentales à chaque fois que mon père apprenait que je m’étais fait remarquer. Et quand je te rapportais cela, tu te dépêchais d’aller le raconter à la bande qui traînait avec toi, pour m’humilier encore un peu plus. Et ma première fois ratée avec la petite Louise fut une occasion de plus pour toi de me rabaisser une fois encore. Et tu oses me parler d’amitié. En vérité, je n’étais que ton faire-valoir, ton souffre-douleur. Mais là, c’est fini, terminé. Charles le gentil, Charles le naïf n’est plus de ce monde. Comme toi bientôt. Et maintenant, tu avances. On ne pas y passer la nuit. Moi, on m’attend là-haut et toi, tu resteras ici ».


Auguste se rendit alors compte qu’il ne servait à rien de parlementer avec Charles. C’était peine perdue. Celui-ci n’était plus capable d’entendre quoi que ce soit. Il essaya pourtant encore d’amadouer celui qu’il prenait pour son ami « Charles, pardonne-moi si je t’ai blessé. Je ne voulais pas, je te le jure. Allez, je suis bon joueur, je ne parlerai de cette virée à personne, çà sera comme quand on était gosse, çà sera notre secret. La preuve que je ne t’en veux pas, tu seras le témoin de mon mariage avec Térésa. Elle m’a dit oui tout à l’heure lorsque nous dansions ensemble ».


Entendant ces mots, Charles éclata de rire avant de frapper à nouveau Auguste qui partit en arrière sous la violence du choc, se cognant contre la paroi de pierre avant de se retrouver sur le sol, à moitié groggy « Bon sang, je savais que tu étais un grand malade Auguste, mais à ce point, je ne l’imaginais pas. Ce n’est pas toi qui as dansé avec Térésa, mais moi. Tu as d’ailleurs passé tout ton temps à nous observer, à nous provoquer, Térésa et moi. Il a même fallu que nous te mettions dehors pour avoir la paix. Et si elle a accepté que tu l’accompagnes jusque chez ses parents après le bal, c’est pour ne pas provoquer un nouvel esclandre. A cause de toi, nous nous étions déjà assez donnés en spectacle. Et tu me dis qu’elle a accepté ta demande en mariage, mais tu délires, ma parole ».


Un silence de mort se fit dans la galerie. Il ne dura que quelques secondes, mais cela fut suffisant pour qu’Auguste réalise qu’il avait, cette fois, définitivement perdu la partie.


« Allez, relève-toi ou je t’achève ici, poursuivit Charles avant d’ajouter encore, tu crois que je n’ai pas compris ton manège à te voir tourner sans arrêt autour de Térésa. Tu croyais que je ne saurais pas me défendre. C’est vrai que tu m’as piqué tellement de copines par le passé, que tu me pensais sans doute incapable de la garder. Mais, c’est fini çà, je te l’ai déjà dit. Térésa est à moi, que tu le veuilles ou non, et c’est moi qu’elle va épouser. Et si tu veux tout savoir, je n’ai rien fait pour la séduire. C’est elle qui est venue à moi après t’avoir quitté, car ta violence et ta folie lui faisaient peur. Une femme qui t’abandonne, cela a dû te faire drôle, pas vrai ? C’est plutôt toi, d’habitude qui les largue. Pour tout çà, tu ne mérites plus de vivre Auguste, et je vais être la main qui va te punir pour tous tes méfaits. Et tu sais quoi ? Cela me fait très plaisir ».


Auguste se releva lentement sous la menace de Charles. Ils se remirent alors en route et marchèrent encore ainsi pendant une dizaine de minutes, s’avançant toujours plus loin au fond des galeries désaffectées, le silence sépulcral seulement troublé par leurs respirations haletantes, et le bruit des gouttes d’eau s’effondrant sur le sol.


Soudain, Charles cria « Stop, on s’arrête là. Fin du voyage ».


Auguste comprit alors que sa vie allait s’achever ici, près de cette berline rouillée, mais ne voulut pas s’en aller sans un ultime baroud d’honneur. Il se lança alors vers Charles, les mains en avant, déjà prêtes à l’étrangler, même s’il savait qu’il n’avait aucune chance de remonter à la surface, même en possession du plan de la mine, mais au moins, il ne serait pas le seul à faire le grand saut.


Malheureusement pour lui, Charles, qui venait de lâcher sa barre à mine, le cueillit d’un uppercut sous le menton avant même qu’il ne puisse le toucher. Il tomba brutalement vers l’arrière, sa tête heurtant le sol avec violence en plein sur une gaillette abandonnée là, comme si le destin avait voulu aider son bourreau dans sa sinistre besogne. Aussitôt, le sang s’écoula de la plaie béante, se mélangeant à l’eau suintant des parois et à la boue recouvrant le sol.


Charles fut presque déçu que cela soit déjà fini. Il aurait aimé se battre plus longtemps avec Auguste pour se venger de toutes les humiliations passées. Il regarda une dernière fois vers le corps de son rival et murmura pour lui-même, puisque Auguste n’était déjà plus en état de l’entendre : « Tu étais peut-être simplement jaloux de ma réussite. Un simple galibot qui devient ingénieur à même pas vingt-cinq ans, ce n’est pas toi qui aurais réussi cela. Tu étais tellement con, tellement idiot ». Il sortit alors son briquet de la poche de sa veste de mineur et se mit à mordre dans le casse-croûte qu’il s’était confectionné avant de descendre. « Çà donne faim de telles émotions » se dit-il avec un demi-sourire au bord des lèvres.


Après quelques instants, Charles se remit en marche pour rejoindre l’accrochage afin de revenir enfin à la surface. Le plan et les repères qu’il avait laissés aux embranchements des galeries à l’insu d’Auguste, trop préoccupé par le sort qu’il savait lui être réservé, pour se rendre compte de quoi que ce soit, l’aidèrent à ne pas se perdre en cours de route. Parvenu à l’ascenseur, il frappa la structure métallique d’un coup de maillet, pour donner l’ordre à son complice de procéder à la remonte.


Deux minutes plus tard, Albert Petitprez lui ouvrit la cage sans un mot. Les deux hommes se regardèrent à peine, chacun d’entre eux semblant perdu dans ses pensées. Après avoir effacé les éventuelles traces de leur passage, ils quittèrent rapidement le chevalet, courant presque pour rejoindre l’orée de la forêt. Ce n’est qu’une fois parvenus à l’entrée du village que Charles reprit enfin la parole pour donner ses dernières consignes à son complice : « Tu viendras la semaine prochaine chez moi, même jour, même heure. Je te remettrai le reste de la somme prévue et on sera quitte. D’ici-là, tu te montres discret. Compris ? ».


Les yeux d’Albert brillèrent alors d’une lueur malsaine que Charles, qui lui tournait déjà le dos, ne vit pas.


Quelques jours plus tard…

 


« Putain, les mecs ! C’est bien Auguste ! Mais qu’est qui lui a pris de descendre ici tout seul » s’exclama l’un des mineurs.


Rapidement, il constata qu’Auguste était mort depuis un bon moment. Machinalement, il se mit à fouiller le corps glacé de son camarade comme s’il pouvait lui révéler les raisons de sa disparition. À son grand étonnement, il découvrit qu’une feuille pliée en quatre se trouvait dans la poche intérieure de sa veste. Par chance, elle avait été préservée de l’humidité. La dépliant, il perçut qu’il s’agissait d’une lettre écrite trois semaines plus tôt par Auguste lui-même.


Il demanda alors à un de ses collègues de rapprocher l’une des lampes et se mit à lire à haute voix la confession écrite de manière grossière et malhabile de leur camarade décédé :


Salut les gars,


Si vous lisez ce courrier, penchés au-dessus de mon cadavre, c’est que je suis mort et bien mort, et que par chance, vous m’avez tout de même trouvé. Et çà, j’en suis heureux. Ce n’est pas mourir qui me dérange, j’ai fait tellement de conneries dans ma saloperie de vie qu’il fallait bien que cela m’arrive, c’est plutôt de voir mon cadavre pourrir ici dessous sans que personne puisse venir se recueillir sur ma tombe. Même si je me doute bien qu’il n’y aura pas beaucoup de volontaires.


Sachez, en tout cas, que je ne suis pas mort naturellement et tout seul, vous vous doutez bien. Et je peux même vous donner le nom de mon assassin. C’est Charles Wosinsky. Et oui, ce brave Charles à qui on donnerait le bon Dieu sans confession. C’est vrai que je lui en ai fait voir de toutes les couleurs et surtout que j’ai tout tenté pour récupérer Térésa avec qui il avait prévu de se marier, et que cela lui a sans doute fait peur. Il faut dire que je lui en ai volé pas mal, des copines. Forcément, il s’est dit que cette fois encore, l’histoire se répéterait alors il a utilisé les grands moyens pour me mettre hors d’état de lui nuire. Mais bon, il ne l’emportera pas au paradis. Vous le savez sans doute déjà.


En effet, si tout s’est déroulé comme je l’ai prévu (me doutant bien qu’un jour, cela finirait ainsi, j’ai donc pris mes dispositions), Charles n’est plus de ce monde non plus. Il doit avoir péri dans l’incendie de sa maison qui n’a rien d’accidentel lui non plus, puisqu’il a été provoqué par Albert Petitprez. J’ai toute confiance en lui et je sais qu’il ne me trahira pas.


Mais je vous préviens. Il est inutile de partir à sa recherche, car à l’heure qu’il est, il doit déjà être loin. Avec tout le pognon que je lui ai filé, il a de quoi aller vivre en Provence si le coeur lui en dit. Je sais qu’il aime le soleil et la chaleur. Et en plus, il ne s’appelle même pas Albert Petitprez. Alors pour le retrouver ! Vous voyez, même mort, j’ai commis, je crois le crime parfait. Ça vous épate, non ?


Allez sur ce, je vous laisse méditer sur tout çà, et je vous dis à la revoyure. On se retrouvera là-haut. Au paradis ou en enfer. Dieu décidera de notre sort, mais, pour ma part, je crois déjà savoir celui qu’il me réserve.


Auguste

 


Six mois plus tard…

 


Prétextant qu’elle voulait se changer les idées, oublier les drames qui l’avaient durement frappée, Térésa Albertini annonça soudain à ses parents et à ses amis qu’elle avait décidé de se rapprocher de sa grand-mère qui vivait près de la frontière franco-italienne. Une nouvelle existence l’attendait peut-être là-bas…


Le destin réserve parfois tellement de surprises à ceux qui savent profiter des circonstances qui leur sont favorables. D’autant plus, lorsqu’ils ne laissent pas le hasard décider de leur vie…

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