" Blind Test " de Christophe DUBOURG - 2ème prix concours de nouvelles LES MINES NOIRES 2017

Publié le par DBDLO

" Blind Test " de Christophe DUBOURG - 2ème prix concours de nouvelles LES MINES NOIRES 2017


Prologue

 


L’homme se frotta les yeux, observa ses enfants un instant puis scruta sa montre.
Minuit vingt-cinq, soupira-t-il en reportant son regard par-delà la vitre.
La nuit promettait d’être monotone… interminable et pénible.
Constat sans appel renforcé par l’orage menaçant. L’asphalte, ruban de bitume ondulant dangereusement vers les sommets, ne dévoilait rien d’autre que grisaille et cailloux, précipitations et confusion. A l’intérieur du véhicule, le couple était nerveux, concentré sur la route sinueuse. Le bruit assourdissant de la pluie frappant l’habitacle de la Ford amplifiait davantage leur état d’esprit morose. Et l’incessant va-et-vient des essuie-glaces n’arrangeait pas les choses…
Pas vraiment une promenade de santé, songea la jeune femme au volant.
Au dehors les éléments redoublaient de fureur. Les arbres ployaient, le ciel se zébrait.
Le cauchemar continuait.
- Peut-être devrais-je conduire, non ? demanda soudain Thomas en plissant les yeux. Il fait vraiment un temps de chien… et tu viens de te taper 300 kilomètres sous la flotte…
- C’est bon, le coupa-t-elle gentiment. T’inquiète pas, ça va bien, je t’assure. Je ne suis pas fatiguée…
- N’empêche… on ne voit rien à travers ce déluge.
- Oui, l’Espagne parait encore très loin vue d’ici…

 


Il sourit largement.
Elle lui rend son sourire.
Le dernier.
Un flash aveuglant assorti d’une déflagration effroyable enveloppe soudain la Ford.
Ni Thomas, Leïla ou les enfants n’ont le temps d’esquisser un moment de stupeur, n’ont le temps d’avoir peur ni même de crier.
Les seuls hurlements accompagnant le vent et la pluie sont ceux du métal qui se tord et vomit son impuissance, la tôle qui gémit et ploie sous la tourmente.
Puis la nuit s’embrase, intensément.
Les flammes lèchent le pourtour du véhicule, semblent le renifler avant de l’absorber – lui et ses occupants - tout entier. La brûlure de l’enfer se répand dans l’habitacle ; le plastique cloque de manière obscène, puis fond, se rétracte instantanément dans un bruit de succion tandis que les corps dévorés par les flammes se consument dans des postures grotesques.
Le chaos régit l’instant. L’humain n’a pas sa place dans cette antichambre de l’enfer.
Peu à peu l’obscurité reprend ses droits, balaie la lumière et ramène les ténèbres.
La nuit, apaisée par cette offrande, emporte avec elle son cortège funèbre. Le vent lâche prise, la pluie se meurt…
Le néant…
Puis la mort.

 

 


Quelques années plus tard...

 

 


1.

…heure du matin

 


Mes poumons semblent sur le point d’éclater. Ma bouche s’ouvre largement et aspire une large goulée d’air. J’ai l’impression d’être un plongeur resté en apnée très longtemps.
Trop longtemps.
Une éternité…
J’aspire la vie. J’aspire à vivre…
Simultanément, j’ouvre grand les yeux, démesurément…
Un tic nerveux agite mon oeil droit, conséquence directe de l’extrême nervosité qui secoue l’ensemble de mon corps. L’oeil tressaute, se plisse puis s’agrandit encore lorsqu’il découvre…
Le noir total, abyssal… le néant.
Je ne vois rien, absolument rien !
Suis-je devenu aveugle ? me dis-je terrifié.
Ma respiration prend la relève, saccadée, bruyante, imposante… impossible à réguler.
Me calmer…
J’ai mal au crâne, je ne sais pas, je ne sais plus…
Je tente de me relever, redressant brusquement la tête tel le diable sur ressort sorti de sa boite. Aussitôt, mon front heurte avec force un plafond invisible à mes yeux… mais néanmoins très présent.
La douleur dans mon crâne s’amplifie, la brise légère se fait tempête…
L’étape suivante arrive soudain par mes bras, mes pieds qui semblent doués d’une vie propre. Ils tremblent puis s’agitent, frappent, se cognent avec frénésie, agissent à l’inverse de ce que ma raison profonde leur intime…
Mais ai-je encore toute ma raison ?
L’agitation retombe pourtant bien vite. Ce que mon esprit n’a pas encore enregistré, mon corps l’a assimilé. Quand j’élève avec précaution une main au-dessus de mon visage, j’estime la hauteur à une vingtaine de centimètres environ.
Alors je prends conscience que je suis allongé, je me découvre enfermé…
…dans une espèce de cercueil !
Je frotte ma tempe droite qui m’élance et semble vouloir percer les secrets de ma calotte crânienne puis je laisse ma tête s’enfoncer dans ce qui doit être un coussin…
La trouille me vrille l’estomac, une sueur glacée perle à mon front, trempe le creux de mon dos. L’adrénaline fuse dans mon corps, mon coeur s’emballe, semble me tester…
Me lâche pas maintenant, toi…
Mon hurlement de dément résonne sur les parois tandis que mon corps vibre à l’unisson…
Je suis dans un putain de cercueil ! Les morts sont dans des putains de cercueils ! Moi, je suis vivant ! VI-VANT !
Calme-toi, calme-toi… et raisonne !
Je ravale ma salive, tente de rassembler mes pensées éparses, désorganisées et éparpillées telle une myriade d’étoiles filantes. C’est bien trop tôt, mon cerveau est en chute libre…
J’ai chaud, j’ai froid…
Depuis combien de temps suis-je ici ?
A nouveau la panique me submerge, une bouffée de claustrophobie s’insinue dans mon être. Mon esprit vacillant l’assimile brièvement à un virus : on ne lutte pas contre un virus. Un virus, c’est en vous et ça vous détruit, un virus, ça vous bouffe, point.
Je souffle, j’expire, j’expulse… je tente de reprendre le contrôle de mon corps, de mon coeur qui souffre à n’en plus finir. J’en appelle à ma raison qui – peine perdue -, m’ignore en restant désespérément en retrait. Sans doute se retranche-t-elle derrière quelque autre « raison » inconnue…
Au moins, même s’il semble bien que j’ai tout perdu, il me reste encore le sens de l’humour, voire un peu d’esprit…
Ou bien est-ce le signe que je perds déjà la boule ?
Penser à autre chose, penser à quelque chose…
Je pense que je vais mourir. Je ne pense même qu’à ça. La mort !
Mes mains courent sur mon torse, effleurent ma chemise. Elles remontent vers mon visage, s’égarent un instant sur mes lèvres asséchées, l’arête de mon nez. J’essuie mon front trempé de sueur aigre et de crasse. Si le stress est largement responsable de mon état, je crois que la chaleur l’est tout autant.
Une pensée idiote affrète ma raison :
J’ai de la chance, je ne suis pas ligoté…
Une autre encore ironise de ma situation :
Oui, c’est beaucoup mieux, je suis enterré…
Arrête ça !
Je souffle encore une fois, apaisant temporairement mes voix intérieures, dérives d’homme meurtri.
Une ampoule éclate alors dans le grenier poussiéreux de mon cerveau…
Je palpe mon poignet droit.
Ma montre ! Une pression fébrile sur le cadran…
Chouette, de la lumière !


2.

...heures du matin

 


Je me sens miteux, vaseux, nauséeux, migraineux…
Etonnant, non ?
Je divague un instant en songeant que je suis doué pour les rimes foireuses avant d’entamer l’exploration de mes vêtements. Je me dandine tel un panda contorsionniste et me rends compte du confort (relatif) du cercueil. D’ailleurs, je doute de plus en plus que l’endroit qui m’abrite soit homologué et reconnu par les pompes funèbres.
Cela parait plus grand.
Non… c’est plus grand.
La preuve en est que je parviens – non sans mal - à prendre appui sur mes coudes, puis à me mettre sur le côté et ainsi pivoter pour enfin me retourner complètement.
Poches de pantalon…
Je note avec un malaise grandissant qu’un objet important se détachait du lot.
J’inspire à fond, prie mentalement, ferme les yeux.
Portable…
Subtilisé.
Evidemment gros malin… tu t’attendais à quoi ? Que la personne responsable de ta condition actuelle allait te laisser tranquillement t’en servir pour appeler à l’aide ?
Rapidement cette fois-ci, je fourre ma main gauche dans l’autre poche, puis la referme avec dépit sur quelques euros et un mouchoir.
Je m’éclaircis la voix en me raclant la gorge, frictionne mes paupières, ferme les yeux, malaxe mes tempes, triture mes cheveux, claque ma langue sèche contre le palais, m’arrache un ongle…
Réfléchis… Réfléchis !
Ce que je fais en lançant aussitôt mon poing vers le haut. Geste rageur et stérile qui ne réussit qu’à me faire pousser un cri de douleur, un cri à réveiller…
Un mort.
Par solidarité, mon pied gauche suit instantanément le mouvement.
A même cause répond le même effet…
Barrage fragile, mes yeux se gorgent de larmes tandis que ma bouche se tord en un rictus improbable. D’abord une longue plainte s’en échappe. Puis je hurle ma haine, déverse mon désespoir, mon incompréhension. S’ébauche ensuite un murmure qui devient bientôt lancinant, un murmure dominé par l’interrogation « pourquoi ? » Enfin, les sanglots entrecoupés d’un « je ne veux pas mourir » assez risible achèvent de rompre les barrières retenant le flot de larmes qui me submerge alors.
Qui me délivre momentanément de toute forme de pensées.
Si je pouvais m’écrouler, je le ferais. Pour l’heure je me contente de me ratatiner encore un peu plus. Là, j’accomplis ce que je sais faire de mieux depuis que je suis ici : je pleure.
Je pleure et me dis entre deux hoquets que c’est un bon début.
Un bon début pour la fin ?


3.

...heures du matin

 


Je suis vivant
C’est fou ce que l’être humain apprécie les petites choses de la vie… et se rappelle les douleurs du présent.
A force d’avoir tapé sur les parois de ma morbide et probable dernière demeure, mes mains écorchées et endolories m’apparaissent comme une plaie ouverte, lancinante, brûlante. Même si je les entrevois à peine à la lumière de ma montre, je les devine abîmées, enlaidies. Pour me donner raison, le sang, ce sinistre liquide poisseux, suinte et semble se répandre sur mes avant-bras. J’essuie comme je peux mes mains sur mes vêtements et plie les bras vers le plafond de ma sépulture. Je les plaque, paumes ouvertes sur la paroi, comme en offrande au Seigneur mais plus prosaïquement afin de nettoyer les derniers résidus d’hémoglobine.
Et je m’interroge…
Le froissement d’une étoffe.
Même aveugles et abîmés, mes doigts ne me trompent pas, il s’agit bien de la consistance familière d’un tissu. La soie, peut-être…
Comme le capitonnage d’une boîte à bijoux… ou mieux, le revêtement intérieur d’un cercueil.
Rien à faire, on en revient toujours à ça
Pourtant, j’en suis certain à présent, les dimensions sont plus grandes, l’endroit où je suis enfermé n’est pas exactement un cercueil…
Je m’énerve.
A mesure que mon esprit déterre les réponses, mon corps creuse les questions. Ce qui irrite davantage encore ma patience déjà mise à mal.
Je hurle.
Le cri libérateur n’a pas lieu.
Mes muscles se contractent tandis qu’un voile translucide se forme sur mes yeux. Ma tête s’enfonce plus profondément dans l’épaisseur du coussin pour tenter d’enrayer les élancements dans mon crâne ; mes phalanges blanchissent à trop s’acharner sur le tissu épais de mon pantalon.
Je tente de refluer, de réprimer…
Qu’est-ce que c’est que…
Mon coude a buté contre quelque chose, ou plutôt sur quelque chose ; ce qui a pour effet de stopper net la montée des larmes.
C’est là, juste à côté de moi, presque sous moi et pourtant je ne l’avais pas encore senti…
De l’espoir, m’indique ma raison fraîchement reconnectée.
Les néons grillés du cortex cérébral se réactivent les uns après les autres. Mon cerveau reprend aussitôt confiance. Il élabore divers scénarii (plus ou moins fantaisistes et forcément heureux) quant à la nature de l’objet.
Oui… je suis un incroyable optimiste.
Je n’utilise pas la lumière de ma montre, je la préserve. Et puis surtout je n’ose pas. J’ai peur de ce que je vais entrevoir.
Ma respiration se bloque un instant quand mes doigts se referment sur ça. La désillusion arrive de concert, se coulant comme une chape de ciment dans mon être.
Et ce qui m’apparaissait alors comme un bien inestimable dans le no man’s land de ma situation, une possible lueur d’espoir pour le bien-être de ma raison, se révèle très vite une déception à la hauteur de l’attente…
En même temps, que pouvais-je espérer de la part de mon ravisseur ?
Je tâte mon Graal fantasmé puis je soupire en marmonnant pour moi-même :
Que vais-je bien pouvoir faire d’un carnet avec un stylo accroché dessus ?


4.

...heures du matin

 


Comment suis-je arrivé ici ?
J’en appelle à ma mémoire vaporeuse. Le brouillard cotonneux se désagrège très lentement, pourtant j’entrevois déjà l’ébauche du scénario…
Prêt pour la séance, le projecteur ronronne. Sur l’écran blanc de mon esprit se déroule alors la pellicule du film des huit dernières heures, de mes huit dernières heures…
19h45… l’heure à laquelle je sors du travail, regagne mon home, sweet home, si tant est qu’un studio de 25m2 à peine puisse être qualifié de doux refuge. Je quitte donc le taf, prends l’ascenseur qui m’amène aux sous-sols, bavarde un instant avec le gardien du parking qui pour l’occasion, sort de sa cahute. Les vingt kilos en trop qui le font souffler comme un boeuf, couplés à son regard vitreux saturé d’alcool ne facilitent pas une extraction ni un déplacement rapide…
Jean-François dit « Jeff », comme se font appeler tous les Jean-François de France depuis la nuit des temps. Jeff, donc… 47 ans, ex-militaire, ex-homme marié, ex-cellent buveur invétéré à en juger par le teint rosé de son visage et ses yeux hagards en totale harmonie avec son aspect débraillé et sa démarche hésitante. Au moins, Jeff fait preuve d’une certaine cohésion… On bavarde trois, quatre minutes ; rien de très profond ni de très spécial, comme d’habitude. La pluie, le beau temps, la crise, l’armée, l’armée en crise, les gens qui passent, trépassent, le nouveau coupé BM… Jeff, quoi…
J’adresse à mon nouvel ami un dernier signe de la main puis je farfouille dans mes poches pour prendre les clés de mon 4x4 garé plus loin…
Au bip familier de mes clés répond le déverrouillage instantané et rassurant de mon véhicule. Je vais pour ouvrir la portière côté conducteur lorsque j’entrevois dans le reflet de la vitre une silhouette indistincte et encapuchonnée qui se rapproche très vite derrière moi. Indistincte mais pourtant bien présente…
Oh oui, tellement présente…
Une main gantée se plaque avec violence sur ma bouche tandis qu’un genou électrise le bas de mon dos. Dans la seconde qui suit, l’aiguille d’une seringue meurtrit ma chair avec une profonde application. Une douleur vive irradie ma nuque, fait se raidir tout mon corps. Je porte aussitôt la main vers mon cou, tente de crier, de pivoter, de riposter mais échoue lamentablement dans ces trois tentatives. J’essaye encore une fois de tourner la tête ; ma vision périphérique ne capte rien d’autre qu’un bout de capuche. Je plonge ensuite dans un océan de ténèbres d’où découle une mer de larmes que je ne peux réprimer.
Trou noir. Fin de l’histoire, rallumez les lumières, levez le rideau, la séance est terminée…
Un pli soucieux barre mon front.
Quand je tombe, dans le parking près de ma voiture, je m’écroule aux pieds de…
Aux pieds de qui ?
Jeff ? Non, pas Jeff… impossible.
Ma mémoire triture mon esprit sans que celui-ci daigne faire un effort.
Je rembobine le film, me repasse la traversée du parking au ralenti. A part mon copain Jeff et moi, il n’y avait pas un chat, j’en suis certain. Donc mon ravisseur est, soit Jeff, qui m’aura alors attaqué par surprise, soit un autre individu, planqué derrière une voiture ou un pilier, attendant ma venue pour m’agresser…
J’opte pour l’inconnu. Je me rappelle aussi que Jeff ne portait pas de sweat à capuche hier soir, un fait qui élimine ce pauvre gardien de l’équation. Avais-je vraiment besoin de ce détail vestimentaire ? Non. Je sais d’expérience que Jeff ne ferait pas le poids, si je puis m’exprimer ainsi.
Je souffle longuement puis élabore une série de questions que je compte porter à l’attention de mon esprit enténébré dès que celui-ci sera revenu de vacances, me fera un signe et aura repris ses fonctions au sein de notre grande entreprise de survie. Des questions que j’estime pertinentes et plutôt légitimes en regard de ma situation actuelle…


a. Comment sortir d’ici ?


Ça c’est LA question… le genre à 10 millions d’euros, celle qui permet de remporter le jackpot… S’il ne devait rester qu’une seule question, ce serait celle-ci…


b. Qui m’a enfermé ici ?


Pas la priorité mais il faudra forcément y revenir… me susurre ma petite voix intérieure.


c. Et pourquoi ? Pourquoi se donner tant de mal alors qu’une balle dans la tête suffirait ?


Voir réponse petit b ci-dessus…


d. Combien de temps avant que l’oxygène ne vienne à manquer ?


Question qui me titille, presque à égalité avec la question « a » et dont je n’ai pas non plus la réponse.


Je sais ce que vous pensez. Vous vous dites qu’il est cool le mec… que même s’il pleure de temps à autres, il n’a pas l’air si démoralisé que ça, enterré six pieds sous terre dans un cercueil. Qu’il est même assez relax, que tout ce qu’il trouve à dire, c’est blaguer, ironiser sur sa condition pourtant désespérée, et soliloquer dans le vide.
Ah ouais ?
Très bien. Ok. Je vous répondrai ceci :
Chaque personne est différente. Je crois que le cerveau humain est capable de bien des choses lorsqu’il est soumis à de fortes pressions. Le mien se comporte de cette manière-là sans que je ne puisse rien y faire. Je réagis comme mon caractère, ma personnalité, mon état d’esprit me le dictent. Et ma nature profonde m’empêche d’appréhender les choses de façon trop rationnelle, de les prendre trop au sérieux. En clair, je préfère être comme je suis plutôt qu’être écrasé par la peur et me faire dessus toutes les cinq minutes. Comportement irrationnel peut-être, mais beaucoup plus propre et adapté vu l’étroitesse de l’endroit !
Je reprends le carnet posé sur ma poitrine et en feuillette méthodiquement les pages. La lueur faiblarde de ma montre m’apprend qu’elles sont vierges de toute ligne, blanches de tout mot, réticentes à toute ponctuation.
Je joue un instant avec le bouton poussoir du stylo bille, le cliquetis m’insupporte vite…
Et la lumière à mon poignet exhale sa dernière fulgurance alors que…


5.

...heures du matin…

 


… se profile, me dis-je en réprimant un soupir.
J’ai soif, j’ai faim… je renifle.
L’odorat…
L’un des cinq sens sur lequel je ne me pas encore attardé. Les autres en ont probablement décidé ainsi sur l’instant, jugeant qu’ils avaient priorité sur leur petit frère, je suppose.
La terre, la glaise, la boue, je ne flaire rien…
Depuis le début je m’imagine étendu dans un cercueil (ou ce qui y ressemble fort), enterré sous un manteau de terreau, de racines et de limon à quelques encablures de la surface. Mais malgré l’épaisseur de mon tombeau fraîchement acquis, ne sentirais-je pas ces éléments là si tel était bien le cas ?
En fait, je ne sens rien du tout. Mais je me dis aussi qu’une personne dans un cercueil n’est pas censée sentir ni ressentir quoique ce soit lorsqu’elle repose en terre. Jusqu’à présent, aucun type n’est jamais revenu « d’en bas » pour témoigner sur le sujet…
Mon Dieu, je perds la tête…
Je pose mes mains à plat sur l’une des parois puis commence à gratter doucement le tissu avec mes doigts abîmés. Quand j’appuie mon index sur sa surface, il s’enfonce un peu, 3 ou 4 centimètres je dirais…
Peut-être que le capitonnage intérieur empêche toute odeur de rentrer…
Mais peut-être aussi que j’en ai rien à foutre de cette question…
J’inspire excessivement (pour bien vérifier que je ne sens vraiment rien) et constate aussi que je commence à m’habituer à ma nouvelle résidence. Je me demande d’ailleurs si le terme « Assigné à résidence » n’a pas été spécialement inventé pour moi…
En même temps, il serait injuste de me plaindre, je ne paie pas de loyer. Mais je paye autre chose…
Que me veut-on ?
Je me tortille sur ma couche, mal à l’aise. Même si toute trace de claustrophobie semble avoir disparu, même si mon esprit se trémousse maintenant sur la piste aux étoiles, je ne peux pas affirmer non plus que je suis totalement détendu.
Je pivote maladroitement (mes gestes sont gauches, mes muscles engourdis à force d’avoir été maltraités), et me retrouve sur le ventre, en appui sur les coudes.
Face à l’étroitesse de mon tombeau, à l’élargissement de ma solitude, je me pose la question :
Qu’éprouve le lapin dans son terrier ?
Tout comme cette autre interrogation, impérieuse, entêtante, rappliquant sans cesse comme un leitmotiv et qui ne peut s’empêcher d’importuner ma conscience ; presqu’une
supplique catapultée comme le wagonnet d’un manège de fête foraine qui dévale le grand huit de mon esprit :
Combien de temps reste-t-il avant que l’oxygène ne manque ?
Je-ne-sais-pas.
Alors, parce qu’un peu de sport n’a jamais fait de mal, je décide de m’activer un peu. En rampant sur les genoux et sur les coudes, je parviens à gagner une vingtaine de centimètres ; ma tête a largement dépassé le coussin et menace d’entrer en collision avec le mur de ma prison.
A ma grande surprise - j’évite sciemment le mot « joie » -, je découvre deux choses planquées là, en tâtonnant tout près de la paroi. Deux choses qui me laissent présager du pire quant à la bonne tenue de ma santé mentale :
Je perçois les lignes épurées et parfaites d’un objet métallique, un métal glacé mais familier ; j’identifie aussi la dureté et la mort sous sa forme la plus symbolique, les contours lisses aisément reconnaissables… d’un pistolet.
Ebauche de sourire idiot quand une douce mélodie résonne dans ma tête, des notes de musique égrenant une partition intime que je connais par coeur…
Malgré l’obscurité, je peux même dire de quel modèle il s’agit, rien qu’en effleurant ses courbes qui m’apparaissent aussi délicieuses qu’incompréhensibles en ce lieu. Un Glock…
J’ai l’impression de tenir entre mes mains une splendide femme ; ce que mes yeux peinent à voir, mon esprit l’imagine très bien. Une sublime créature au galbe parfait qui laisse entrevoir ses charmes, que je peux même toucher mais que je ne peux malheureusement pas honorer… frustrant.
Mes doigts experts l’abandonnent à regret et, fébriles, palpent un objet de forme oblongue, fuselé, principalement construit en métal et dont le pourtour et la fonction m’apparaissent alors… clairement.
Normal, c’est une lampe torche.
Froncement de sourcils…
Froncer et soupirer, je deviens expert.
Un flingue (avec une seule balle) et une lampe torche !
Euphorie, quand tu nous tiens !
Oui, mais…
A quoi ça m’avance au juste, là… ici-bas ?


6.

...heures du matin

 


C’est drôle, avec ces « trophées », j’ai la curieuse sensation de récupérer de ma superbe ; comme si je retrouvais un peu de mon humanité perdue ; perdue parce que volée. Le fait de posséder ces objets familiers qui cohabitaient paisiblement dans mon existence antérieure… Tout cela me raccroche à la vie réelle, au monde extérieur (qui continue sans moi, le salaud), et autorise à nouveau mon subconscient à ancrer ma raison dans une béatitude des plus sournoises. Même si je sais pertinemment que ces accessoires restent bien illusoires et dérisoires dans ma situation pour le moins… problématique.
Si, si, ma situation est… désespérée. Hé, je ne suis pas fou, je suis enterré, c’est différent.
Donc, permettez-moi de jubiler dix secondes avec mes jouets…
Je suis encore assez mentalement sain, suffisamment réaliste pour affirmer sans trop m’avancer que j’emporterai sans aucun doute mes récompenses avec moi, dans la tombe…
Je soupire (oui, encore) et songe que le côté fort déplaisant de ma vie me tue en ce moment…
J’allume la lampe, une Maglite.
Très bien ça, bon matériel…
Mais qui ne me mènera nulle part si les piles sont nazes.
Même si nulle part, j’y suis déjà…
Le faisceau lumineux balaie soudain mon visage (forcément blafard puisque je suis en terre) ; le choc est violent à l’instar de mes maux de tête. Aussitôt mes paupières clignent, se plissent, se verrouillent et semblent vouloir pénétrer de force l’intérieur de mes orbites. Des millions d’aiguilles injurient mes yeux qui papillotent en rafale telles les ailes d’une nuée de mouches piégées dans un bocal rempli de confiture. Je détourne instinctivement la lampe torche vers les parois, le tombeau ainsi illuminé me prend au dépourvu. Imaginez-vous enfermé dans un endroit exigu, sans lumière aucune, puis appuyez sur l’interrupteur après quelques heures de macération.
Oui… effet garanti !
Autre chose, mais sans aucun rapport : je n’arrive pas à me départir d’une impression idiote depuis la découverte de mon butin ; celle d’être la victime consentante d’une nouvelle émission de télé réalité. Le candidat idéal, ou mieux le cobaye d’un jeu dernière génération où je serai le premier à tester un concept un peu pervers…
Et moi je mourrai…
Le titre serait : « Enterré vivant ».
Sobre et sans équivoque.
Si je sors d’ici vivant, je vends l’idée aux chaînes de télé…
Plus j’y réfléchis et plus je me dis que je souhaiterais vraiment être ce candidat. Au moins, je saurais pourquoi je suis là.
Alors que là…
Le pinceau fin de ma torche dépoussière les lieux.
Capitonnage blanc tout autour de moi, exactement comme me l’avait laissé deviner feu, ma montre à quartz…
Tiens, qu’est-ce que c’est que ça ?
Un petit triangle de tissu pend à l’un des coins supérieurs de mon sarcophage, comme une invitation à tirer dessus.
Ce que va s’empresser de faire la momie que je suis… tirer sur la bandelette.


7.

...heures du matin

 


Mon pouce et mon index se referment sur l’étoffe tandis que ma main libre éclaire péniblement le résultat de mon travail.
Il y a un bout de papier là, dessous…
J’arrache un peu plus de tissu ; un lambeau rectangulaire flotte mollement tel un drapeau en berne. J’entrevois une coupure de journal… ah, non, je passe au pluriel : des coupures de journaux…
Qu’est-ce-que c’est que ce…
Je siffle entre mes dents, le genre de sifflement beauf lorsqu’on croise une jolie fille dans la rue. Sauf que là…
On peut dire qu’il s’est donné du mal mon ravisseur…
En plus des élancements sous mon crâne, j’ai mal au ventre. J’ai la gorge sèche, une soif terrible, la langue râpeuse… J’ai faim aussi mais…
Serait-ce annonciateur ? Le malaise grandissant de ce que je risque de découvrir ? Une raison à cet isolement forcé ?
J’essaie de détacher l’un des morceaux de papier… peine perdue, c’est collé et bien collé. Pas grave. La Maglite parcourt l’entrefilet alors que mes yeux suivent de près (et avec un intérêt croissant) le faisceau balayant les caractères.
Un article retient mon attention. Il évoque le décès d’une famille dans un accident de la route… Trois morts, précise l’article.
Le paragraphe est entouré au marqueur rouge.
Je déglutis…
Une deuxième coupure, à cheval sur la première et légèrement de travers…
Sur le ventre, en appui sur les coudes, j’incline la tête pour lire.
Autre papier, même sujet… le décès tragique d’une femme et de ses deux enfants il y a trois ans. Victimes carbonisées, père dans le coma, chauffard relaxé, relate encore l’article dans son infinie bonté.
Un cercle rouge délimite également cet autre article relatant ce même accident.
Ok…
Je m’acharne à détruire méthodiquement le revêtement de la cloison. Je déroule les pans de tissu comme je m’accroche à la vie, avec avidité.
Des coupures… partout… entourées de rouge…
Un épais trait vermeil qui rappelle celui du sang.
Je me dis alors que je sais pourquoi…
Je réalise enfin…
Tout prend un sens, tout s’imbrique… carnet, stylo, lampe, pistolet…
Non, non, non…
Si.
Je me retourne sur le dos. Puis je pleure à nouveau en me cachant le visage dans les mains ; je ne me demande même plus combien de fois encore je verserai des larmes avant que mon corps ne soit trop asséché pour n’exsuder ne serait-ce qu’une infime quantité de sueur.
Plus la peine… ma vie touche justement à sa fin.
Curieusement, je retrouve l’esprit clair. Le fait de « savoir » m’a en quelque sorte libéré.
TOUT n’est que faux semblants…
Attendez de voir la suite. J’ai les clés du récit, je connais son déroulement, sa conclusion… vous, pas encore. N’anticipez pas, vous avez du temps, vous…
En attendant, j’arrête mes digressions à deux balles, monologuant dans le vide en attendant que la mort me tende ses bras décharnés. Et je pourris lentement dans ce tombeau… ce qui me fait dire que j’échappe à la lente dégénérescence de mes cellules, à la décrépitude de mon corps, à la vieillesse.
J’échappe à ça, ce n’est déjà pas si mal…


8.

...heures du matin

 


Voilà…
Peut-être ai-je été considéré à vos yeux comme étant la mauvaise personne au mauvais endroit ?
La faute à pas de chance…
Le pauvre type.
Ou peut-être m’avez-vous finalement perçu comme un assassin de la pire espèce qui méritait bien là son châtiment ?
Je n’en sais rien.
Pourtant, il m’a semblé laisser transparaître une certaine humanité… non ? Avouez que c’est un drôle de mot ça, « humanité », pour un tueur…
Mon nom… je ne vous l’ai même pas donné…
Matt, on m’appelle Matt. Matthew à l’état civil… les séquelles aventureuses d’un père américain que ma mère, bretonne pure souche n’a pu soigner à temps. Il y en a bien qui s’appellent Jeff, alors…
J’ai 35 ans, ni femme, ni enfants.
Je suis flic…
J’étais flic…
Et tueur.
Oui.
Je suis lucide, j’ai repris mes esprits, je sais que je vais mourir et pourquoi je vais mourir…
Et ce n’est finalement que justice.
Je suis mort depuis trois ans…
Nos vies ont basculé lors de cet accident. L’accident mortel dont je suis responsable. Ce carnage qui a décimé une famille. Deux gamines, leur mère…
Seul le vétérinaire, le père vengeur, s’en est sorti indemne… physiquement.
J’ai tué, j’ai été relaxé. Homicide involontaire.
Ma faute d’hier…
Mon expiation d’aujourd’hui.
Il aura suffi d’une minute d’inattention de ma part pour que nos vies volent en éclat sous le rouleau compresseur de cette nuit-là.
Anéantir leurs existences et faire de la mienne un enfer de tous les instants.
Puis façonner l’homme cynique, tendance sarcastique que je n’étais pas…
Depuis ce jour, le regret – maladie étrange mais bien réelle -, me ronge… comme un cancer qui épuiserait peu à peu les cellules de mon esprit.
J’observe longuement le carnet, saisis le stylo…


*

 


« Tempus fugit »…
Mes gestes sont lents, calmes et décidés.
Je palpe le pistolet posé sur ma cuisse, le soupèse, en apprécie le toucher.
Un pistolet, une balle.
Limpide.
Logique implacable.
Ma porte de sortie…
Le cadavre enfermé dans les combles de mon cerveau, celui que je traine depuis cette funeste nuit va enfin être libéré…
Je noircis la page d’ultimes phrases… éclaire du faisceau de la Maglite, les mots qui dansent la gigue devant mes yeux…
Là où je vais, nul besoin de lumière.
Je suis désolé…
Si vous lisez ces lignes c’est que je suis mort.

Publié dans concours de nouvelles

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