Concours de nouvelles Les Mines Noires 2015

Publié le par Les Mines Noires

Concours de nouvelles Les Mines Noires 2015

Le concours de nouvelles était ouvert à tous, du 12novembre au 31 décembre 2014.

Le thème imposé: Un homme est retrouvé sauvagement assassiné au pied de la piste de ski artificielle de Noeux-les-Mines.

En voici le classement.:
1er prix Yannick Dubart
2ème Prix Françoise Cassez-Toutneur
3ème prix Véronique
Gault

Bonne lecture!

Concours de nouvelles Les Mines Noires 2015

Yannick Dubart : Mine de rien

 

Nadège se demandait comment aborder cet homme, journaliste et écrivain originaire de Valenciennes. Sur les photos, il semblait très beau, les  cheveux blonds, longs, ardents. On ressentait  le regard noir qui contrastait sur le teint pâle. Bien que plus vieux qu’elle  avec  ses 32 ans flamboyants, elle   lui trouvait des charmes multiples.  Elle se permettait de croire qu'un lien allait les unir tous les deux. Comment attirer son attention, le voir, le saisir ?  Elle allait lui poster un message sur sa page Facebook.  L'allumer avec une info de première importance. Elle allait apporter du sang à ce pro des tueurs en série. Lui dire qu'elle avait trouvé un cadavre ! Lui décrire ce corps torturé! L'appâter avec de l'hémoglobine! Pas le genre midinette, Nadège, malgré son teint d’albâtre et ses cheveux de neige. Sa came à elle c’était le cuir et les lanières acérées.  Comme le regard de cet homme qu'elle allait sûrement rencontrer, très bientôt. Elle le sentait, ce type ne pourrait pas la décevoir. Sur sa quatrième de couv', il avait tout d'un vampire du crime. Elle lui apporterait la morsure de la curiosité. Il  savait allécher ses lecteurs, dévidant  des horreurs à chaque détour de page. Son livre, son best seller,  l’avait marquée au fer rouge. Elle devait lui faire ressentir sa pleine satisfaction. Surtout ne pas le décevoir !

 

            Adrien avait des ailes depuis que son livre faisait un buzz. Les blogueurs le mettaient sur un piédestal : bucher des vanités sur lequel il voulait bien brûler ses convictions. Il avait contribué à arrêter le tueur en série, Albert dit «  l’esthéticien ». Les goûts morbides d’Adrien pour le sang remontaient à son enfance. Sa mère avait eu 4 enfants et lui était le petit dernier. Et comme une chatte ne sachant nourrir tous ses petits, il fut le relégué. Il n’avait pas aimé ses frères. Ils sont morts jeunes. Un accident providentiel de voiture avait clos son association de frères malfaiteurs. Finies les plaisanteries le couvrant de ridicule ! Personne n’avait compris les causes de cet accident. Adrien savait, lui.  C’était la connerie !   A partir de là, il se lâcha. Il aimait la souffrance des gens, les voir s’empêtrer dans le malheur. Il n’avait rien à faire, qu’à regarder. L’humanité décérébrée n’avait pas besoin d’aide pour s’humilier! A peine un petit coup de pouce, un coup du sort.  Sa jubilation, sa raison de vivre : humer l’odeur du sang des autres ! Très jeune, il sillonna les salons du polar, du sordide voire du gore... Il fit un jour la rencontre qui changea sa vie. Pas vraiment une amitié, non, ça c était impossible.  Mais il tomba en admiration devant le bagou d’un écrivain. L’homme avait publié une biographie de différents tueurs en série et avait en même temps trouvé son public. Un triomphe ! Par la suite, Adrien aida ce criminologue dans ses recherches. Et c’est comme cela, de scène de crime en scène d’action, qu’il se métamorphosa en spécialiste des tueurs en série. Quand Albert Ducornet commença à sévir dans le Nord de La France, une chasse à l’homme s’engagea. Au bout de deux  années, le coupable fut arrêté. Et qui aida la police ? Qui fut à l’origine de la chute d’Albert l’esthéticien ? Adrien Dubar, le beau journaliste valenciennois ! Le jeune homme fut sollicité par la télévision, par les éditeurs. Il fut invité à s’épancher sur le canapé rouge des téléspectateurs du dimanche après midi. Il expliqua son enfance malheureuse, la mort de ses parents dans un incendie horrible. Sans raconter son plaisir à tuer les chats du voisinage.

 

Nadège  avait réussi à convaincre Adrien Dubar. Elle avait les bons arguments. Ils  se rencontrèrent dans un café pas loin de la base de Loisinord.

-Alors, racontez-moi tout ça en détail, murmura-t-il.        

-J’ai trouvé un cadavre aux pieds des pistes. Là-bas, fit-elle en montrant le centre de loisirs de Nœux-les-Mines. Je me promenais lundi soir et je suis tombée sur cet homme affreusement mutilé.

Tout en lui parlant, elle suivait avec délectation la bouche vermeilles de son interlocuteur.

-Mais vous vous promeniez seule en plein hiver dans cet endroit désert, le soir ?

Elle devait jouer serrer. C’était un spécialiste dans son domaine. Elle avait appris à mentir avec sa mère. Elle inventait  énormément de bobards pour aller rendre visite à son père. Après le divorce,  sa mère avait fait des histoires pour avoir sa garde. Alors !!!

-J’avais mon chien, bien sûr ! Un doberman !

Bien sûr pas un caniche !

Bien sûr, une créature si menue et si belle se promenait forcement avec un molosse.  Il se voyait agrippé à ce corps pâle, dépeçant les sentiments de cette salope ! Un massacre de groupie. Il ne croyait qu’à moitié l’histoire du cadavre. L’exquise créature avait peut-être inventé ça pour avoir une aventure avec lui. Elle n’avait pas à s’inquiéter, elle l’aurait !

Ils convinrent que le mieux était d’aller voir sur place. Elle s’efforça de répondre aux questions du journaliste, de décrire le cadavre.

-Ses globes oculaires sont remplacés par des billes et son visage semble maquillé…

Tout cela avait été repris dans ses propres écrits. Elle n’avait ainsi aucun mal à brosser le portrait ce pseudo-cadavre. Il se faisait un plaisir de  laisser mentir cette jeune créature. Cela se voyait que c’était une mytho. Il allait bientôt la scotcher, là aux pieds des pistes...Il allait bien s’amuser !

-Ses ongles sont bizarres, comme réincarnés….

-Ah, s’exclamât-il, désarçonné.

Là, il fut troublé, jamais cette info n’avait filtré dans la presse. Tout n’avait pas  été divulgué sur les victimes de « l’esthéticien ». Ce tueur anesthésiait ses « clients » juste suffisamment pour les maîtriser et leur faire ressentir la douleur. Il énucléait  sa victime, il remplaçait effectivement les yeux par des billes éclatantes, il arrachait les ongles pour une manucure à sa façon bien sanglante.

-j’ai vu aussi que le corps avait subi une épilation des jambes et du maillot, au chalumeau, reprit-elle.

-Du maillot !

Ce détail n’avait pas était relaté dans les journaux par respect. Ce pouvait-il que cette fille ait réellement trouvé un  cadavre.

Elle marchait, pressant le pas. Magnifique garce !  Juste derrière elle, il admirait sa nuque, sa chute de rein.  Il s’approcha pour réclamer plus de précision !

-Vous dites que ce corps est épilé ? Vous en êtes sûre ?

-Oui, absolument !

-Donc nous serions devant un taré reproduisant les crimes D’Albert l’Esthéticien ?

Un vent glacial les poursuivait dans leur circuit mortifère. Chacun frissonna, en même temps sans doute. Sur la défensive.

-Cela ne peut être que quelqu’un qui serait au courant des crimes de ce fou ! Un  témoin inconnu, un flic…

-Ou un journaliste, susurrât-t-elle, en rougissant. C’est pour cela que je vous ai contacté. Je veux que l’on partage les bénéfices de ce scoop. Après tout ce que vous avez perçu en droits d’auteur sur le dos de ce sériel killer, c’est la moindre des choses.  Si vous écrivez un livre, je veux gagner un pourcentage sur les ventes !

Elle avait pris toutes les précautions, Une lettre devait arriver  chez un juge au cas où…. Elle tenta d’éloigner les mauvaises idées. Pourquoi aurait-elle peur de lui ?

Il commençait à comprendre pourquoi cette fille était si insistante : l’appât du gain ! Il imaginait déjà un stratagème pour se débarrasser de cette petite conne le moment venu. Pour l’instant, il devait voir ce qu’elle avait à lui offrir.

-Voilà, nous y arrivons !

Elle indiqua un bosquet quelques mètres sur la droite aux pieds des pistes artificielles. Puis elle se retourna et fit face à Adrien Dubar, l’homme qui avait contribué à faire arrêter son père.

Il vit la seringue qui brillait sous le pâle soleil de la région. Il eut un éclair de lucidité avant de mourir.  Il avait conscience qu’il allait subir un soin esthétique de premier ordre. Mais surtout, il regretta amèrement de ne pouvoir être l’auteur de ce scoop :

 

UN HOMME A ÉTÉ RETROUVE MORT AUX ABORDS DE LA PISTE DE NOEUX-LES- MINES!

 

Concours de nouvelles Les Mines Noires 2015

Françoise CASSEZ-TOURNEUR: sans titre

 

1

Dans ce pays, des géants noirs se dressent devant vous sans crier gare. À leur pied, dans le maillage de villes entremêlées, se faufilent des espaces sauvages où survivent des broussailles. Ce jour-là, le vent essayait de secouer les flocons, arrivés l’après-midi, qui s’épaississaient. Demain, sur la piste artificielle du terril de Loisinord, les skieurs se régaleraient d’un paysage immaculé.

                                                           2

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Nelly fit une entrée fracassante. Dans le silence ouaté de la rue, on entendit claquer la porte de leur petite maison. Nelly tremblait. Elle s’était précipitée en larmes près de Martha qui leva la tête, abandonnant la chaussette qu’elle reprisait, sur un bel œuf en bois lisse.

- Qu’est-ce que t’as, m’ fill’, qu’est-ce qui t’arrive ?

- Y a un mort, là bas. Un mort, j’te jure, un mort. Sur la piste de ski.

Elle se jeta contre sa mère, saisissant à pleines mains la roue du fauteuil, qu’elle secouait convulsivement.

- Arrête donc, tu vas me faire tomber. Manquerait plus que ça. Raconte.

                                                                       3                                                                    

Et nous entrons dans la nuit du jeudi de Nelly.

Elle chantonne en revenant de sa répétition de musique ; elle veut entrer à l’Harmonie. La voici avenue du Lac, dans le halo blanc des projecteurs.

Une forme noire, près du grillage. Un tout petit détour, Nelly, pour voir ce que c’est ! La porte du stade de glisse est restée ouverte, elle entre.

On dirait une veste de mineur, grisâtre, sur un corps recroquevillé. Une tête dépasse, hirsute. D’effroyables traces rouges sur la neige. Un bras pend, sans main au bout de la manche souillée. Des jambes sans chaussures et sans pieds au bout du pantalon bleu. Sans en avoir jamais vu, Nelly sait que c’est un mort.

Elle s’enfuit, court ; rue Léon Blum, déserte ; court, vite, avec sa précieuse clarinette dans le vieil étui. Quand elle arrive, hors d’haleine, le cœur battant, la neige a cessé de tomber.

                                                                       4

À l’intérieur, Nina Simone chantait My baby, sur le tourne-disque. L’air préféré de Martha.

- Ma Nelly ! Qu’est-ce qu’t’as, m’fill’ ?                                                                   

Sa fille n’est pourtant pas une raconteuse d’histoires.

- T’as rêvé ! Te devrais finir t’ rédaction. Les 50 ans d’ la Déclaration des Droits de l’Homme ? C’t’important. Fais ton travail d’école, ça t’aidera dans la vie.

Mais le stratagème ne fonctionna pas. Nelly continua à pleurer : du sang, plus de pieds, plus de mains.

- Si ça se trouve, Maman, l’homme n’est pas encore mort. On peut survivre un moment, comme ça ; je l’ai lu, les tortures, au Moyen-âge, ils mouraient dans d’atroces souffrances. Faut faire quelque chose. Élucider c’t’histoire, au moins.

Devant le désarroi de sa petite, Martha concéda :

- Je vais téléphoner à Laurence ; son cousin, il est gendarme, il pourra lui dire quoi.

A cet instant, une averse s’abattit. La neige, la vraie, allait fondre, au pied de la piste…

                                                                       5                                                        

Elle connaissait bien sa fille, Martha, car, au moment où celle-ci l’aidait à se coucher, elle lui dit, d’un air sévère :

- Et reste ici, s’il te plaît. Le cousin de Laurence s’en occupe.

Elle s’endormit, le téléphone resté muet, à portée de sa main.

Mais il fallait faire vite, pensait Nelly : s’il était encore vivant, ce mort ? Est-ce qu’on l’avait secouru à temps ? Son meurtrier ? Un mauvais, qui peut-être rôdait encore dans les parages…

Et elle sortit, malgré l’interdiction : elle allait, de ce pas, chez les gendarmes, de l’autre côté de la ville.

 

Le fonctionnaire de garde, juché sur un bureau, tripotait une lampe au plafond.

- Pouvez pas voir clair, fit Nelly, elle est foutue, l’ampoule. Le filament est cassé.

Il maugréa :

- T’occupe ? Qu’est-ce que tu veux ?

Elle le lui dit.

- Pas que ça à faire, assieds-toi, les collègues vont pas tarder.

            Alors, elle repartit, laissant le gendarme à ses démêlés électriques. Dans l’ombre de sa rue, trois jeunes gens la croisèrent, chargés de sacs à dos énormes ; ils parlaient de train à ne pas rater ; le plus grand la dévisagea, lui décocha un sourire éclatant. Cela lui fit peur.

                                                                       5

Chœur des camanettes, le lendemain, sur le marché :

- Quo qu’elle y a ‘cor inventé, s’fill’, à Martha Canetti ! Sin nénain, sin pouchin ! All’y passe tout.

- Faut l’comprint’, all’ a pu qu’elle à aimer…

- Te l’excuses, pasque Nelly, c’est l’copine à Sylvie, t’filleule. Toudis à canter à l’chorale, chés fourdraines-là.

- N’empêche, Nelly, elle a pas d’chance, avec s’mère handicapée.

- ‘Cor eun’ pauv’ femme, à mitant tuée par sin boulot ! Pense, qu’alle a été queur d’eun’ kaïelle, su sin dos…

- Paraît que l’ Caisse veut rien savoir, pour remplacer s’vieux fauteul…

                                                                       6                                                                    

Nelly pensait à son mort. Personne n’avait rien dit, sûrement rien fait. Elle décida d’y retourner, à la gendarmerie.

Têtue, Nelly.

Elle crut d’abord qu’on ne l’écouterait pas. Beaucoup de gens. Ça sentait le tabac ; des voix fortes, d’incompréhensibles allées et venues. Un homme s’approcha d’elle ; elle parla de son mort.

- Je sais. On m’a signalé cette affaire. Entre dans mon bureau, petite.

Nelly pouvait-elle affirmer que le cadavre était à l’intérieur de Loisinord ?

Oui, mais impossible de situer l’emplacement exact : la neige se confondait avec le revêtement blanc de la piste.

Or, les gendarmes n’avaient rien trouvé, rien, sinon, à l’extérieur, un caddie incongru. Pas la moindre goutte de sang visible. On avait quand même fait des prélèvements.

- Mais, tu n’es pas entrée dans le stade de glisse, tout de même ?

- Si, si, fit Nelly, j’avais une terrible envie de faire pipi…. Il était passé sept heures, mais j’ai trouvé la porte ouverte.

- Je vois, fit l’homme en soupirant.

- Je suis descendue dans les vestiaires, et après, j’ai tourné à droite, vers la piste.

- Qu’est-ce que tu faisais là ? C’est pas la route, pour revenir de l’Espace Culturel. T’aurais dû prendre rue Nationale et Boulevard Agniel… Enfin ! Dis-moi bien tout ce que tu as vu, si tu as rencontré des gens.

Nelly était passée derrière chez Weldom. Sur le parking, trois garçons jouaient encore dans la semi-obscurité, de futurs Kopa, peut-être ? Ils lui avaient lancé Eh, Nelly, attention au loup ! Mais, pressée de rejoindre Sylvie, qui habite rue Moussy , elle avait traversé les enrochements du parking, avait continué, seule dans le terrain vague. Chez Sylvie, elles avaient répété, bu du jus de fruits, qui l’avait obligée à entrer dans Loisinord.

- Et qu’est-ce que tu répètes, avec ta Sylvie, (Sylvie comment, au fait ?) fit l’homme, amusé.

- My baby just cares for me. Un jour, toutes les deux, on sera célèbres, et je pourrai acheter un fauteuil électrique à ma mère…

- Je vois…Hum…En tous cas, y a pas de mort, petite, t’inquiète pas. Je te tiendrai au courant. Mais te promène pas trop toute seule la nuit…

Et il soupira une fois encore.

                                                                       7                                                                    

            Trois ans après, l’affaire semblait classée. Nelly, clarinettiste à l’Harmonie, n’était pas devenue célèbre ; elle n’aurait pas son fauteuil.

Du moins, pas tout de suite. Car un jour, on sonna à la porte :

- Mademoiselle Canetti ?

Un grand gaillard élégant se dressait devant elle.

- Il paraît que vous chantiez en duo avec une nommée Sylvie ? J’aimerais vous entendre…        Il se présenta : il était venu à Nœux, pour tenter sa chance à un concours de courts-métrages, lancé par une grande firme spécialisée dans le matériel de cinéma. Les flics l’avaient bien un peu embêté : il avait tout débarrassé, pourtant, emporté son mannequin, sa bouteille de colorant rouge alimentaire ; mais avait pété une roue du caddie pour le travelling, et oublié de refermer une porte.

Les gendarmes lui avaient aussi parlé de Nelly, de son courage.

Noeux lui avait porté chance, à lui. Il était lancé.

Il reprit, avec son sourire éblouissant :

- La chance, ça se partage… Vous chantez toujours My baby, au moins ?

 

Elle ne savait trop quoi dire. Alors, d’une toute petite voix, elle demanda :

- Et c’était quoi, le sujet de votre film ?

- « Un homme est retrouvé sauvagement assassiné au pied d’une piste de ski … »

Concours de nouvelles Les Mines Noires 2015

Véronique Gault: CRACK BOUM HUE

 

- C'est quoi ce truc de dingue ?

- Ben... C'est la piste de ski artificielle, répondit le flic en faction.

L'inspecteur Palmieri regarda le ciel, s'attendant à voir tomber des flocons de neige artificielle. Ainsi sa mère lui aurait menti ? Nous ne serions pas dans un vaste monde mais dans une boule qu'il suffirait de secouer pour provoquer des intempéries.

Spécialiste des crimes violents, on l'avait sorti de son lit parisien pour venir de toute urgence à Noeux-les-Mines. Il franchit la bande de sécurité et s'approcha du cadavre. L'homme, couché sur le côté, devait être âgé d'une trentaine d'années. Son sexe avait été sectionné et quelqu'un avait trouvé sympathique de lui fourrer dans la bouche. Sa gorge était ouverte sur plusieurs centimètres et une mare de sang d'un rouge profond tranchait avec le blanc de la piste  synthétique.

- On sait qui c'est ? demanda Palmieri au commissaire noeuxois.

- Un dealer. Ses poches étaient pleines de sachets de poudre blanche. Le technicien vous en dira plus. Personnellement, je suis démuni.

Le commissaire était livide. Peu habitué à ce genre de situation, il avait dû en perdre son latin et, de surcroit, le contenu de ses intestins.

Le technicien de la police scientifique retira ses gants et tendit à Palmieri deux pochettes en plastique. L'une d'elles contenaient les sachets de poudre, l'autre les papiers d'identité de la victime.

- Serge Vandaele, dealer notoire qui sévit dans le Pas de Calais. On lui connaît un pied à terre à Lens et son casier judiciaire se remplit petit à petit. (le technicien se reprit) enfin, se remplissait jusqu'à aujourd'hui.

- Une belle carrière fauchée en plein vol. Pas de chance, conclut Palmieri.

 

Il retrouva le commissaire dans son bureau, tira une chaise et s'assit face à lui.

- Vous avez une liste des junkies de la ville, non ?

- Oh, vous savez ici, c'est plutôt tranquille, répondit-il en tapotant sur le clavier de l'ordinateur. Mais on en connaît certains, oui.

Il recula son fauteuil jusqu'à l'imprimante et en tira une feuille de papier qu'il tendit à l'inspecteur.

- Eh ! Une dizaine, c'est déjà pas mal ! (Palmieri parcourut la feuille) Axel Caron, 19 ans, Lucas Potier, 22 ans...

Il continua sa lecture en silence.

- Va falloir m'amener tout ce petit monde ici.

Le commissaire appela un policier et lui donna ses instructions.

- Je ne comprends pas, réfléchit tout haut Palmieri. Si le mobile était la drogue, pourquoi est-ce qu'on ne lui a pas volé ses sachets de poudre ?

- Et pourquoi cette mise en scène macabre ? Une histoire de sexe ?

- Peut-être. Cette piste de ski, c'est un rendez-vous nocturne fréquent ?

- Non, pas que je sache, on n'a jamais été appelés pour des voies de faits ou des nuisances sonores à cet endroit.

Les deux policiers poursuivirent leur réflexion jusqu'à l'arrivée des premiers individus interpellés.

Ils n'étaient pas tous là, quatre manquaient à l'appel. Les interrogatoires débutèrent. Chacun prétendit ne pas connaître la victime. Seule une jeune fille avoua avoir été en relation avec lui le mois dernier, mais elle ne lui avait rien acheté (mais bien sûr, pensa Palmieri).

- Et tu as couché avec lui ?

- Euh.... Nan.

Des hésitations comme celle-ci, il y en eut pour chacun des junkies. Tout était bon pour ne pas se retrouver en taule pour trafic avec un dealer. Mais l'inspecteur connaissait bien ce milieu et les victimes de ce vaste marché. Il savait reconnaître les intentions cachées derrière les mensonges, et ceux-là étaient bénins.

 

Les flics chargés d'aller interpeller les retardataires rentrèrent bredouilles. Un des jeunes était parti la semaine précédente en vacances à Amsterdam, un autre était hospitalisé depuis trois semaines pour désintoxication. Les deux autres étaient des amies dont les parents disaient qu'elles n'étaient pas reparues au domicile depuis la veille.

Aussitôt les recherches commencèrent. La police se déploya dans la ville, questionna les commerçants, les chauffeurs de cars, les employés de la gare SNCF. Un vieillard, qui crachait ses poumons charbonneux sur un banc, déclara aux policiers avoir vu les deux jeunes filles, le matin même, remonter la rue Léon Blum en courant en direction du centre-ville. Elles paraissaient perdues, affolées.

 

La police retrouva Eva et Juliette, respectivement 22 et 23 ans, planquées derrière les quais de livraison des établissements Pomona, non loin de l'autoroute des anglais. Elles étaient épuisées et visiblement en état de choc.

Elles furent interrogées séparément. Juliette nia tout en bloc, y compris sa course effrénée dans la rue Léon Blum, alors qu'un témoignage la contredisait. Eva fut plus loquace.

- Tu connais cet homme ? Lui demanda Palmieri en lui montrant une photo de la victime.

- Non.

- Tu es sûre ? Regarde mieux. Je suis sûr que tu le connais. Il a un piercing en forme de tête de mort à l'oreille, ça ne s'oublie pas ça.

Eva tremblait et triturait ses mains au risque d'en faire de la bouillie. Elle regarda vers la fenêtre. Elle avoua qu'elle le connaissait depuis quelques mois. Qu'il était venu prospecter autour de l'IUT de Béthune et qu'il leur avait vendu de la came, à elle et à Juliette.

- Quel genre de came ?

- De la coke.

- Et depuis, il vous en vendait régulièrement ?

- Oui.

- Et hier, qu'est-ce qui s'est passé ? continua Palmieri.

Eva regarda ses pieds en continuant de massacrer ses mains.

- Je peux pas le dire.

- Oh si, jeune fille, tu vas me le dire, lui demanda-t-il en lui relevant la tête avec son doigt.  

Elle soutint son regard pendant un moment sans rien dire.

- C'était un enfoiré, finit-elle par lâcher.

- Ça, je n'en doute pas un instant !

- Il nous a dit qu'il nous ferait un prix si on couchait avec lui.

 - Hier ?

- Non, ça fait un mois que ça dure. On va chez lui et il nous saute. Mais il est crade. Il nous demande des trucs. Je peux pas le dire, ça.

- Ok, laissons les détails sordides de côté.

- Une fois, il a amené un pote à lui. Ce fils de pute nous a fait mal. Et l'enfoiré en a rajouté. Depuis, on a nos crans d'arrêt sur nous. Toujours. Au cas où.

Palmieri retint son souffle. Nous y étions. Ne pas la brusquer. Elle était prête à cracher le morceau. Elle s'interrompit un instant.

- Hier, il nous a donné rencart au stade de glisse. Il disait que la neige c'était sa spécialité (elle sourit) et qu'il avait ce qu'il fallait pour nous, un truc de dingue qu'on n'avait jamais essayé, mais il fallait qu'on reste avec lui après la fermeture. (elle hésita et poursuivit) Il était déjà là quand on est arrivées. A moitié bourré. Il a fait deux ou trois descentes, et après il a picolé au bar. Ensuite, on s'est planqués, et quand il n'y a eu plus  personne, il nous a emmenées au pied de la piste. Il a dit qu'il voulait me sauter là, tout de suite (elle baissa les yeux). Et au moment de... enfin, vous savez, hein ? Il a commencé à m'étrangler. Fort.

Eva s'effondra. L'inspecteur lui mit une main sur l'épaule.

- Continue

Elle releva la tête, le regarda droit dans les yeux. Et explosa.

- Il m'aurait tué, si Juliette n'avait pas été là ! cria-t-elle. Elle lui a tranché la gorge avec son cran d'arrêt, à cet enfoiré ! (elle baissa la voix et plissa les yeux) Et vous savez quoi ? On était contentes. On s'est senti enfin libérées. Alors on s'est offert une fin en beauté. On lui a coupé la teub et on lui a mis dans la bouche pour qu'il s'étouffe comme il l'a fait si souvent avec nous. C'était tout ce qu'il méritait.

Palmieri joignit ses mains sur sa bouche.

- Dis-moi Eva, et la coke qu'il avait dans la poche, pour ne l'avez pas prise ?

Elle éclata de rire.

- On en a ouvert un sachet, et...

Le technicien de la police scientifique entra soudain dans le bureau.

- Inspecteur Palmieri, (s’apercevant de la présence d'Eva) pardon de vous interrompre. On a les résultats d'analyse des sachets de poudre. Ça n'est pas de la cocaïne.

- C'est quoi, alors ?

- Ça provient du revêtement de la piste synthétique qui a été gratté et grossièrement pilé.

Palmieri regarda Eva.

- Un enfoiré, disais-tu ?

Publié dans concours de nouvelles

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